"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

lundi 22 août 2016

Austerlitz, W. G. Sebald


Ma note : 9/10

 Voici la quatrième de couverture : L'ultime roman de W. G. Sebald nous fait connaître la vie de Jacques Austerlitz, un homme hanté par une appréhension obscure, lancé dans la recherche de ses origines. Par ce portrait saisissant d'un émigrant déraciné, fragile, érudit et digne, l'auteur élève une sorte d'anti-monument pour tous ceux qui, au cours de l'Histoire, se retrouvent pourchassés, déplacés, coupés de leurs racines – sans jamais en comprendre la raison ni le sens. La vulnérabilité douce et secrète de Sebald et de ses personnages hors du commun, leur façon d'être tour à tour gagnés par la beauté du monde et la souffrance qu'il engendre font que ses œuvres s'inscrivent dans la mémoire comme des événements majeurs.

 Il y a des chefs-d'oeuvre en littérature qui sont extrêmement difficiles à terminer, pour une raison ou pour une autre, et que l'on admire pour leur qualité, mais parfois qui nous tombent des mains, que l'on peine à terminer. Il y a de ces auteurs que l'on ne lit pas souvent mais pour qui l'on a une admiration sans bornes. Il y en a d'autres que l'on admire un peu moins, mais que l'on (re)lit très souvent. Parmi les chefs-d'oeuvre difficiles à terminer, trois particulièrement me viennent à l'esprit : Les frères Karamazov de Dostoïevski, Enfants des morts d'Elfride Jelinek et Méridien de sang de Cormac McCarthy. Avec d'autres, par contre, c'est tout le contraire. Ce sont les chefs-d'oeuvre que l'on termine facilement. Feu pâle de Nabokov est peut-être le meilleur exemple. Et je placerais Austerlitz parmi ceux qui sont très faciles à terminer, tellement que l'on reste accroché du début à la fin. 

Sebald me rappelle beaucoup un autre critique-écrivain que j'admire, et j'ai nommé Pietro Citati. Celui-ci dit qu'il doit s'inspirer, pour pouvoir écrire, de quelque chose d'autres, du réel peut-être, de la littérature écrite avant lui. Ses meilleurs livres sont La pensée chatoyante, La mort du papillon et Leopardi. Sebald aussi semble s'appuyer, pour écrire ses livres, sur quelque chose de concret, de vécu ou écrit avant lui. Et son recueil de chronique La description du malheur est ce qu'on peut faire de mieux dans la critique littéraire. Selon mes intérêts en littérature, W. G. Sebald est peut-être l'écrivain parfait de notre époque. Il a un style digne des plus grands romanciers. Ses idées sur la littérature et ses critiques des plus grands classiques (je pense ici à Kafka) se comparent en qualité à celles des meilleurs critiques (Harold Bloom et George Steiner) et parmi les essayistes et biographes, rares sont ceux qui peuvent faire aussi bien que lui. L'ancien secrétaire du comité du Nobel de littérature a déjà dit que Sebald aurait pu recevoir le Nobel s'il n'était pas disparu subitement (il est mort d'une crise cardiaque au volant de sa voiture). Sebald partage avec Schopenhauer une relation haineuse avec l'Allemagne. Il se sentait plus à son aise au Royaume-Uni. Il ne comprenait pas l'absence d'écrits sur la fin de la deuxième guerre mondiale. Il était aussi un farouche anti-nazi. Il a écrit des essais extraordinaires sur la littérature autrichienne, entre autres. Austerlitz a reçu le National Book Critics Circle award, comme le 2666 de Roberto Bolaño et cette récompense est somme toute assez rare pour les écrivains de langues étrangères.

 L'histoire de Jacques Austelitz aurait pu faire partie du recueil de Sebald Les émigrants parce qu'il reprend un peu les mêmes thèmes avec ces deux livres. Ce sont des histoires tragiques de personnes déracinées assez tôt dans leur vie. De plus, Sebald emploie le même procédé dans la structure, soit de placer des images un peu partout dans le texte, et aussi de les incorporer au bon endroit pour conserver une lecture "fluide". Cela n'est pas l'idée du siècle, j'en conviens, mais elle est quand même originale et donne une plus-value au lecteur. Cependant, avec Sebald, ce n'est pas ce qui compte. Il a une plume extraordinaire et ici, il nous raconte l'histoire de cet historien de l'architecture européenne. Et c'est à partir du milieu du roman que l'on en apprendra plus. Il fit ses études à Oxford pour devenir universitaire. Sa mère était une actrice et une chanteuse d'Opéra qui fut déportée dans les camps de concentration. Par un hasard, il visionne un film de propagande et croit reconnaître sa mère dans la vidéo. Par chance, Austerlitz n'est jamais arrivé dans ces prisons et il fut élevé par un pasteur. Austerlitz est un érudit de première. Ce livre est "littérature" de même qu'un travail de reconstruction de la mémoire en tant que tel. Je dois dire cependant que tout est subtil dans ce bouquin et de dégager une intrigue principale est chose pernicieuse. C'est plus un dialogue entre deux personnes qu'un récit écrit dans les règles de l'art.

 Ce livre n'a pas de paragraphes, il est proche de l'oeuvre de Thomas Bernhard sans les nombreuses répétitions (et Bernhard contrairement à Sebald ne voulait rien savoir de décrire la nature, les objets, etc. Pour lui, tout se passait dans la tête, dans l'esprit, et nous retrouverons un peu de cela dans Austerlitz de Sebald (de même qu'un peu de répétitions) mais il est beaucoup moins radical que Bernhard). Les digressions sont légion ici, de même que les longues phrases. Comme je le disais, Austerlitz est en fin de compte un dialogue entre le narrateur et Jacques Austerlitz. Mais c'est probablement le meilleur livre sur la recherche du passé dans les camps de concentration. Malgré le fait que l'on peut rapprocher ce livre du Neveu de Wittgenstein de Bernhard, Austerlitz (et Sebald) sont beaucoup moins pessimistes, et l'on sent, par sa prose en tant que telle, qu'il conserve un léger espoir dans l'humain, dans la vie. Tout n'est pas sombre avec Sebald, contrairement à Bernhard, qui est sans aucun doute l'un de nos écrivains les plus noirs. Sebald est beaucoup plus effacé dans son récit que Bernhard et sur ce point, il se rapproche davantage d'un Handke. Disons, par contre, qu'il a les deux en très haute estime.

 Le narrateur, à une époque récente, raconte une histoire qui a commencé en 1967. Et cette année-là sera marquée par sa rencontre avec Austerlitz. Dans le bouquin elle arrive à la cinquième page : 

«L'une des personnes qui attendaient dans la salle des pas perdus était Austerlitz, à l'époque, en 1967, encore presque jeune d'allure avec ses cheveux blonds étrangement frisés, seulement comparables à ceux du héros allemand Siegfried dans les Nibelungen de Fritz Lang. Ce jour-là, à Anvers, comme à chacune de nos rencontres ultérieurs, il portait de lourdes chaussures de marche montantes, une sorte de pantalon de travail en calicot bleu délavé et la veste d'un costume sur mesure depuis longtemps passée de mode ; et outre cette apparence extérieure il se distinguait également des autres par le fait qu'il n'avait pas comme eux le regard vide et absent, mais était occupé à coucher sur le papier des notes et esquisses relatives, semblait-il, à cette salle d'apparat où nous nous trouvions, davantage conçue, selon moi, pour accueillir des délégations officielles que des voyageurs en attente de la prochaine correspondance vers Paris ou Ostende ; car lorsqu'il n'était pas penché sur ses feuilles, il portait son attention, longuement parfois, sur l'alignement des fenêtres, les pilastres cannelés ou autres détails et parties de l'édifice. »

 Ce livre est une biographie un peu à la manière d'Emmanuel Carrère (mais en meilleur). Le narrateur se met en scène avec selon toute vraisemblance un mélange de faits et de fiction. On peut voir dans la prochaine citation que l'incipit appartient au narrateur (et plus tard il bifurquera vers Austerlitz) : 

«Dans la seconde moitié des années soixante, pour des raisons tenant en partie à mes recherches et en partie à des motivations que moi-même je ne saisis pas très bien, je me suis rendu à plusieurs reprises d'Angleterre en Belgique, parfois pour un jour ou deux seulement, parfois pour plusieurs semaines. Au cours de l'une de ces excursions belges, qui toujours me donnaient l'impression de voyager très loin en terre étrangère, je me retrouvai, par un jour radieux de l'été commençant, dans une ville qui jusqu'alors ne m'était connue que de nom, Anvers. Dès l'arrivée, lorsque le train franchit à faible allure le viaduc flanqué des deux côtés de bizarres tourelles pointues pour s'immobiliser sous la sombre verrière de la gare, je fus saisi par un sentiment de malaise qui persista tout le temps que dura mon séjour en Belgique. Je me rappelle encore que mes pas incertains m'ont mené en zigzag par les artères du centre-ville, Jeruzalemstraat, Nachtegaalstraat, Pelikanstraat, Paradijsstraat, Immerseelstraat et beaucoup d'autres rues et ruelles, et que finalement, en proie aux maux de tête et aux idées noires, j'ai trouvé refuge dans le jardin zoologique de l'Astridplein, à proximité immédiate de la gare centrale. En attendant d'aller un peu mieux, je suis resté assis dans la pénombre, sur un banc près d'une volière où serins et pinsons s'agitaient tous sens dans une débauche de couleurs. L'après-midi déclinait lorsque j'ai traversé le parc et suis entré pour finir au Nocturama, rouvert depuis seulement quelques mois. Mes yeux ont mis un bon moment à s'habituer à l'obscurité artificielle qui règne en ce lieu et à distinguer derrière les vitres les différents animaux vivant leur vie crépusculaire à la lueur d'une lune blafarde. »

 Comme le neveu de Wittgenstein, Austerlitz est de ces personnages qui auront été oubliés par l'histoire. L'écrivain, par nature rebelle et contestataire, décide de réécrire en quelque sorte une histoire qui n'aurait jamais vu le jour autrement. Austerlitz est le roman de tous les contrastes : lourd et léger en même temps, véridique et fictionnel, sombre et lumineux. La principale différence entre Les émigrants et celui-ci, est que le premier évoque le destin de quatre personnages avec de courts textes alors que Austerlitz prend plus de 300 pages pour une seule personne. J'adore ces livres à la frontière de plusieurs genres : le roman, la biographie, les mémoires. De plus, ce n'est pas tout à fait le narrateur qui parle. Il emprunte aussi aux livres historiques, à la sociologie, à la psychologie, etc. Mais Austerlitz est avant tout une histoire personnelle. Le vocabulaire de Sebald est impressionnant, la traduction réussie, le rythme toujours parfaitement contrôlé, la phrase riche (autant de sens que de style).

En terminant, le style puissant parcourt un roman au sujet déjà intéressant. À chaque page nous pouvons admirer le talent de Sebald. En voici deux autres exemples, en commençant par le thème du temps qui est très présent dans Austerlitz :

 « De cette femme blonde oxygénée à la chevelure dressée sur sa tête comme un gros nid d'oiseau, Austerlitz dit au détour d'une phrase qu'elle était la déesse des temps révolus. Il y avait effectivement, sur le mur derrière elle, au-dessus des armoiries au lion du royaume de Belgique, une impressionnante horloge au cadran jadis doré, noirci à présent par la fumée de tabac et la suie des chemin de fer, sur lequel se déplaçait une aiguille d'environ six pieds. Pendant les pauses de notre discussion, nous prenions l'un et l'autre la mesure du temps infini que mettait à s'écouler une seule minute, et nous étions chaque fois effrayés, bien que ce ne fût pas une surprise, par la saccade de cette aiguille pareille au glaive de la justice, qui arrachait à l'avenir la soixantième partie d'une heure puis tremblait encore une fraction de seconde, lourde d'une menace qui nous glaçait presque les sangs. » 

 « Ce genre d'associations d'idées qu'Anvers semblait m'inspirer spontanément explique sans doute que la salle d'attente, aujourd'hui transformée, autant qu'il m'en souvienne, en cantine pour le personnel, me soit apparue comme un second Nocturama, par un effet de surimpression qui, naturellement, tient peut-être aussi au fait qu'au moment précis où je pénétrais dans le lieu le soleil disparaissait derrière les toits de la ville. Sur le mur opposé aux baies de la façade, l'éclat d'or et d'argent qui se reflétait dans les gigantesques glaces ternies jetait encore ses derniers feux, emplissant d'une lueur sépulcrale la salle où, disséminés, étaient assis quelques voyageurs immobiles et silencieux. Un peu comme les animaux du Nocturama, parmi lesquels se trouvait un nombre surprenant de races naines, de minuscules fennecs, gerbilles et hamsters, ces voyageurs, en raison de la hauteur extraordinaire de la verrière ou encore de l'obscurité croissante, m'apparaissaient rétrécis, et c'est pourquoi, je présume, m'a effleuré l'idée évidemment absurde qu'ils étaient les derniers représentants d'un peuple de taille réduite, disparu ou chassé de sa terre, de spécimens qui, parce qu'ils étaient les seuls à survivre, avaient sur le visage la même expression d'accablement que les bêtes du zoo. »

vendredi 12 août 2016

J'avoue que j'ai vécu, Pablo Neruda



Ma note : 9/10

 Voici la quatrième de couverture :«Peut-être n'ai-je pas vécu en mon propre corps : peut-être ai-je vécu la vie des autres», écrit Pablo Neruda pour présenter ces souvenirs qui s'achèvent quelques jours avant sa mort par un hommage posthume à son ami Salvador Allende. Les portraits d'hommes célèbres - Aragon, Breton, Eluard, García Lorca, Picasso - côtoient les pages admirables consacrées à l'homme de la rue, au paysan anonyme, à la femme d'une nuit. À travers eux se dessine la personnalité de Neruda, homme passionné, attentif, curieux de tout et de tous, le poète qui se révèle être aussi un merveilleux conteur.

J'ai l'habitude de commencer, lorsque c'est possible, avec une citation d'Harold Bloom et celle-ci n'est pas tirée de son magnifique "Genius" mais bien de "The Western Canon" qui est tout aussi intéressant. Il dit que Neruda est incomparable au 20e siècle :

 « Pablo Neruda is by general consent the most universal of those poets and can be regarded as Whitman's truest heir. The poet of Canto general is a worthier rival than any other descendant of Leaves of Grass, a difficult statement for me, as a lover of Hart Crane and Wallace Stevens, to make. I am skeptical whether Neruda, for all his variety and intensity, truly was of Whitman's eminence, or of Emily Dickinson's, but no Western hemisphere poet of our century sustain a full comparison to him. His unfortunate Stalinism is frequently an excrescence, a king of wart on the texture of his poems, but except in a few places it does not greatly mar Canto general. Neruda, in his relationship to Whitman, followed Borges' pattern : initial discipleship, followed by denunciation, culminating in a complex revision of Whitman in the poet's later works. »

 Je continue en vous présentant un extrait du premier poème de Résidence sur la terre, un recueil de Neruda, qui, selon moi, résume subtilement son autobiographie:

 « Comme des cendres, comme des mers se peuplant,
dans la lenteur submergée, dans l'informe,
ou comme on entend du haut des chemins
la traversée en croix des coups de cloches,
avec ce son déjà distinct du métal,
confus, songeur, tombant en poussière
dans le même moulin que les formes trop lointaines,
ou évoquées ou non vues,
et le parfum des prunes qui roulant à terre
pourrissent dans temps, infiniment vertes.

 Tout cela si rapide, si vivant,
immobile toutefois, comme la poulie folle sur elle-même,
ces roues de moteur, enfin.
Existant comme les aspérités sèches sur les coutures de
 l'arbre,
silencieux, alentour, de telle sorte
que les feuilles entremêlent leurs tiges.
D'où, par où, sur quel rivage ?
Le bétail fidèle, instable, aussi muet,
que les lilas autour du couvent,
ou l'arrivée de la mort sur la langue du boeuf
 qui tombe à grand fracas, s'écroule et dont les cornes veulent sonner.

 Voilà pourquoi, dans l'immobile, en s'arrêtant, percevoir,
alors, comme une palpitation immense, au-dessus,
comme des abeilles mortes ou des nombres,
ah ! ce que mon coeur pâle ne peut embrasser,
 à travers des multitudes, à travers des larmes à peine surgissant,
et des efforts humains, des tempêtes,
de noires actions découvertes soudainement
comme des glaces, vaste désordre,
océanique, pour moi qui entre en chantant,
comme avec une épée parmi les sans-défense. »

Je critique rarement des biographies sur le blogue et quand je l'ai fait, j'essayais de choisir des autobiographies, comme celle d'Amos Oz, la meilleure que j'avais lue avant de lire celle de Neruda. Par contre, de ce que j'ai lu d'Amos Oz, son autobiographie est ce qu'il a écrit de meilleur alors que la chose n'est pas si claire avec Neruda, parce que son oeuvre colossale nous offre une qualité exceptionnelle. Le Chili est une pépinière infinie d'écrivain talentueux et l'Amérique du sud semble avoir dominé les lettres mondiales de la seconde moitié du siècle.

 J'ai déjà entendu à maintes reprises que les meilleurs prosateurs sont les poètes. Je pense à Nietzsche notamment lorsqu'il disait que Leopardi était l'un des meilleurs pour écrire de la prose. Les poètes ont le don de trouver le mot juste, de se lancer dans l'écriture en toute liberté et en n'usant pas de clichés, et cela en ayant un vocabulaire riche et varié. Cela s'applique pour la poésie et les vers qu'ils écrivent mais cela vaut aussi selon moi pour la prose. Neruda est sans aucun doute l'un des plus grands poètes du 20e siècle et avec ce livre, cette autobiographie, il parvient par le travail de la mémoire, à nous faire revivre la grandeur de sa conscience et de sa vie au niveau des phénomènes, avec une facilité déconcertante. C'est le genre de livre que l'on lit et où l'on se dit : « Je dois me mettre à l'écriture, c'est facile ! ». Nous sommes ainsi piégés par cette fausse simplicité, cette facilité apparente qui n'en est pas une. L'écriture est ardue, mais pour un génie comme Neruda, ce fait est plus complexe à analyser parce que notre perception, lorsqu'on lit Neruda, se transforme et nous voyons une certaine facilité dans l'acte d'écrire. Il écrit comme un dieu. Et dernièrement, j'en ai eu une autre preuve en lisant son chef-d'oeuvre poétique écrit sur 20 ans Résidence sur la terre.

 Neruda est né Ricardo Eliécer Neftali Reyes Basoalto au début du 20e siècle et il meurt en 1973, ce qui en fait un citoyen du 20e siècle à part entière. Et ce fait n'est pas anodin lui qui aura marqué ce siècle par ses écrits mais aussi politiquement (il était entre autres admiré par un homme comme Pierre Falardeau) en étant d'abord consul un peu partout sur la planète et en côtoyant ensuite les plus grands politiciens du siècle (en ce moment même les autorités chiliennes enquêtent pour savoir si le général Pinochet n'aurait pas fait tuer Neruda par empoisonnement). Il devint lui-même politicien dans le parti communiste chilien mais est exilé et pourra donc voyager beaucoup. Son appui aux bolcheviques de Staline lui donnera une mauvaise réputation plus tard dans sa vie et après sa mort surtout. Il obtint le Prix Nobel de littérature en 1971 pendant qu'il travaille à Paris pour le gouvernement Allende du Chili.

 Ces faits biographiques sont (un peu) présents dans son autobiographie mais tout est tellement subtil, tout part tellement de la conscience de l'auteur,  qu'on peine à voir les grandes lignes de sa vie. Au tout début il y a un avertissement de Neruda où l'on peut voir le style nérudien, sa poétique qui m'a rappelé quelque peu les lettres de Kafka à Milena :

 « Ces Mémoires ou souvenirs sont intermittents et parfois oublieux parce que, précisément, la vie est ainsi. L'intermittence du sommeil permet de supporter les jours de travail. Nombre de mes souvenirs se sont estompés en les évoquant ; ils sont tombés en poussière comme un cristal irrémédiablement blessé. Les Mémoires du mémorialiste ne sont pas les Mémoires du poète. Le premier a peut-être moins vécu mais il a davantage photographié et il nous récrée par la précision des détails. Le second nous offre une galerie de fantômes secoués par le feu et l'ombre de leur époque. Peut-être n'ai-je pas vécu dans mon propre corps ; peut-être ai-je vécu la vie des autres. De tout ce que j'ai laissé écrit dans ces pages se détacheront toujours - comme des forêts à l'automne et comme à l'époque des vendanges - les feuilles jaunes qui vont mourir et le raisin qui revivra dans le vin sacré. Ma vie est une vie faite de toutes les vies : les vies du poète. »

 Les mémoires de Neruda sont parfois interrompues, pour le plaisir de nos yeux, par des "morceaux" de prose ce qui renforce encore plus un texte déjà magnifique. En voici un exemple :

 « Toutes ces œuvres d'art... Elles sont si nombreuses que le monde ne sait plus où les mettre... Il faut les accrocher hors des maisons... Et tous ces livres... Toutes ces plaquettes... Qui est capable de les lire ?... Si seulement on pouvait les manger... Si dans une crise de voracité nous pouvions en faire des salades, les hacher, les assaisonner... Nous en sommes repus... Nous en avons par-dessus la tête... Le monde étouffe sous leur marée... Reverdy me disait : "J'ai demandé à la poste de ne plus me les apporter. Je n'arrivais pas à les ouvrir et la place me manquait. Ils grimpaient le long des murs, j'ai craint une catastrophe, ils allaient s'effondrer sur ma tête..." Vous connaissez tous T.S. Eliot... Avant d'être peintre, de diriger des théâtres et d'écrire des critiques lumineuses, il lisait mes poèmes... Je me sentais flatté... Personne ne les comprenait mieux que lui... Jusqu'au jour où il a commencé à me lire les siens et où j'ai fui, égoïstement, en protestant : " Non, ne me lisez rien, ne me lisez rien "... Je me barricadai dans les toilettes mais Eliot, à travers la porte, me lisait ses vers... Une tristesse énorme m'envahit... Le poète écossais Frazer était présent... Il me chapitra : " Pourquoi traites-tu Eliot de cette façon ? "... »

 Dès le début, Neruda avoue que le personnage principal de son enfance fut la pluie :

 « Je dirai pour commencer cette évocation des jours et des années de mon enfance que le seul personnage que je n'ai pu oublier fut la pluie. La grande pluie australe qui tombe du Pôle comme une cataracte, depuis le ciel du cap Horn jusqu'à la Frontière. Sur cette Frontière - Far West de ma patrie - je naquis à la vie, à la terre, à la poésie et à la pluie. Ayant beaucoup vu et beaucoup circulé, il me semble que cet art de pleuvoir qui s'exerçait comme une subtile et terrible tyrannie sur mon Araucanie natale a cessé d'exister. Il pleuvait des mois entiers, des années entières. La pluie tombait en fils pareils à de longues aiguilles de verre qui se brisaient sur les toits ou qui arrivaient en vagues transparentes contre les fenêtres ; et chaque maison était un vaisseau qui regagnait difficilement son port sur cet océan hivernal. Cette pluie froide du sud de l'Amérique n'a pas les violences impulsives de la pluie chaude qui s'abat comme un fouet et qui disparaît en laissant le ciel bleu. Bien au contraire, la pluie australe se montre patiente et continue à tomber interminablement du haut du ciel gris. »

 Neruda ne se contente pas d'écrire platement sur sa mémoire, parce que comme je le disais, il y glisse de la prose poétique. L'incipit était d'ailleurs de cette forme lorsqu'il décrivait la forêt chilienne :

 «... Sous les volcans, auprès des glaciers, entre les grands lacs, le parfum, le silence, l'enchevêtrement de la forêt chilienne... Les pieds s'enfoncent dans le feuillage mort, une branche fragile a crépité, les raulis géants dressent leur stature hérissée, un oiseau de la sylve froide passe, bat des ailes, s'arrête dans les branchages noirs. Et puis, de sa cachette, sa voix s'élève comme un hautbois... Mon nez reçoit et transmet à mon âme l'odeur sauvage du laurier, l'essence indéfinissable du boldo... Le cyprès des Guaïtecas me barre le chemin... C'est un monde verticale : une nation d'oiseaux, une foule de feuilles... Je trébuche sur une pierre, je gratte la cavité découverte, une énorme araignée aux cheveux rouges me regarde de ses yeux fixes, immobile, grosse comme une écrevisse... Un carabe doré me crache son effluve méphitique tandis que disparaît comme un éclair son radieux arc-en-ciel... Poursuivant, je traverse un bois de fougères beaucoup plus grands que moi : celles-ci laissent choir de leurs yeux verts et froids soixante larmes sur mon visage et font frémir longtemps encore derrière moi leurs éventails... Un tronc pourri : ô quel trésor !... Des champignons noirs et bleus lui ont donné des oreilles, de rouges plantes parasites l'ont couvert de rubis, d'autres plantes paresseuses lui ont prêté leurs barbes et, rapide, un serpent jaillit de ses entrailles putréfiées, telle une émanation, comme si s'échappait l'âme de ce tronc mort... Plus loin, chaque arbre s'est séparé de ses semblables... Ils se dressent sur le tapis de la forêt secrète, et chaque feuillage, linéaire, frisé, branchu, lancéolé, a un style différent, comme coupé par des ciseaux aux mouvements infinis... Une ravine ; sous l'eau transparente elle glisse sur le jaspe et le granit... Un papillon pur comme un citron vole en dansant entre l'eau et la lumière... A mon côté, des myriades de calcéolaires me saluent de leurs petites têtes jaunes... Là-haut, gouttes artérielles de la forêt magique, ondulent les copihues rouges (Lapageria rosea)... Le copidue rouge est la fleur du sang, le copihue blanc est la fleur de la neige. Dans un frisson de feuilles la vélocité d'un renard a traversé le silence, mais le silence est la loi de ces feuillages... a peine le cri lointain d'un vague animal... L'intersection pénétrante d'un oiseau caché... L'univers végétal susurre à peine jusqu'au moment où une tempête déclenche toute la musique terrestre. Qui ne connaît pas la forêt chilienne ne connaît pas cette planète. C'est de ces terres, de cette boue, de ce silence que je suis parti cheminer et chanter à travers le monde. » 

Lorsqu'on lit Neruda, autant en prose qu'en vers, la qualité de son style est tellement grande que la littérature pour moi peut devenir mystique. Ici, il effectue une brillante et subtile analyse de sa vie, de sa conscience, avec les matériaux qu'il connaît le mieux : les mots, la beauté, l’élégance, le bon goût. Il entremêle quelques-uns des plus puissants thèmes de la poésie : l'espace, le temps, la vie et la mort. Tel un Marcel Proust chilien, Neruda réussit à nous éblouir par la force de ses souvenirs et une prose digne des plus grands classiques qui l'ont précédé. Maestro de l'écriture, Neruda à travers ces pages, devient le "moi" de l'Amérique du sud. En se rapprochant de leur "moi", les grands écrivains comme Amos Oz, Alice Munro et Neruda parviennent à toucher au sublime, à la perfection littéraire par leur propre vécu souvent grandiose. Au début du bouquin, nous sommes informés que ces mémoires ont été interrompues par la mort de Neruda. Mathilde Neruda et Miguel Otero Silva se sont chargés de la contexture définitive de l'original. Malgré cet avertissement du début, nous ressortons grandi de cette lecture, où il y a parfois, malgré la douceur, des déferlements de vagues. Contrairement à plusieurs autres lecteurs, je préfère les biographies écrites par le sujet lui-même, surtout lorsqu'il est poète, parce que j'ai le sentiment que l'on est plus proche d'une certaine vérité, en tout cas plus proche de la vérité "subjective", de la vérité de l'âme...

 En terminant, voici un extrait d'une entrevue avec Roberto Bolano, un de mes écrivains préférés. Je pensais aussi à tort que Neruda pourrait être un de ses précurseur.... :

«
Q. Which authors would you number among your precursors? Borges? Cortázar? Nicanor Parra? Neruda? Kafka? In Tres you write: “I dreamt that Earth was finished. And the only human being to contemplate the end was Franz Kafka. In heaven, the Titans were fighting to the death. From a wrought-iron seat in Central Park, Kafka was watching the world burn.” 

A. I never liked Neruda. At any rate, I would never call him my one of precursors. Anyone who was capable of writing odes to Stalin while shutting his eyes to the Stalinist terror doesn’t deserve my respect. Borges, Cortázar, Sábato, Bioy Casares, Nicanor Parra: yes, I’m fond of them. Obviously I’ve read all of their books. I had some problems with Kafka, whom I consider the greatest writer of the twentieth century. It wasn’t that I hadn’t discovered his humor; there’s plenty of that in his books. Heaps. But his humor was so highly taut that I couldn’t bear it. That’s something that never happened to me with Musil or Döblin or Hesse. Not with Lichtenberg either, an author I read frequently who fortifies me without fail.

 Musil, Döblin, Hesse wrote from the rim of the abyss. And that is commendable, since almost nobody wagers to write from there. But Kafka writes from out of the abyss itself. To be more precise: as he’s falling. When I finally understood that those had been the stakes, I began to read Kafka from a different perspective. Now I can read him with a certain composure and even laugh thereby. Though no one with a book by Kafka in his hands can remain composed for very long. 
»

lundi 1 août 2016

Mort à crédit, Céline

Ma note : 9/10

Voici la quatrième de couverture: Un roman foisonnant où Céline raconte son enfance et sa jeunesse : « C'est sur ce quai-là, au 18, que mes bons parents firent de bien tristes affaires pendant l'hiver 92, ça nous remet loin. C'était un magasin de "Modes, fleurs et plumes". Y avait en tout comme modèles que trois chapeaux, dans une seule vitrine, on me l'a souvent raconté. La Seine a gelé cette année-là. Je suis né en mai. C'est moi le printemps. »

Dans son excellente biographie, Yves Buin résume bien Céline au tout début du bouquin :

 « Pour beaucoup Céline demeure définitivement infréquentable, rebutés qu'ils sont par les pamphlets, souvent évoqués, vilipendés et non lus, qui focalisent la passion. Pour ceux-là qui passent à côté d'une oeuvre considérable, les autres livres disparaissent ainsi, annulés par ce qu'on fantasme des comportements conjoncturels de leur auteur en une période de l'Histoire (1937-1945) fort troublée et dramatique. Abhorré, le personnage Céline invalide alors l'écrivain. À l'opposé, les inconditionnels absolus du texte célinien, au pire, gomment le parcours chaotique de l'homme ou, au mieux, l'annexent à l'oeuvre comme une de ses sources indéniables pour le neutraliser dans « du littéraire », une fatalité devenant par la transe du verbe une positivité. Dans ces deux occurrences quelque chose est manqué d'une éclatante et insoluble contradiction existentielle : un homme s'est débattu avec son irrationnel, ses hantises, ses démons et a eu la témérité de les rendre publics, s'exposant à la vindicte. Médecin humaniste (eh oui !), imprécateur féroce et provocateur, obsédé par la figure écrasante du Peuple du Livre, inventeur d'une langue inimitable, perdu dans une déréliction totale, la fièvre d'écrire diffère sa mort psychique et, un temps, sa destruction physique. Telle est l'équation célinienne. L'accepter sans prétendre la résoudre permet de sortir de l'impasse d'un vieux débat moralisant. »

 Céline est l'écrivain français préféré de Philip Roth. Avec son humour, ce dernier dit que Céline est son "Marcel Proust" français. Comme il disait que son "Marcel Proust" américain était Henry James. Imaginez si Roth parlait le français à quel point il serait subjugué par la qualité de l'oeuvre de Céline. Celui-ci est le seul écrivain francophone à écrire un langage parlé qui se tient ! Il a, de mon point de vue, totalement réinventé une langue écrite tellement la qualité de sa prose est grande. Mais pour s'en rendre compte clairement, on doit le lire et le relire à de nombreuses reprises. De plus, ses meilleures œuvres sont les premiers romans (avec en tête de liste Voyage au bout de la nuit, contrairement à ce que dit le biographe Yves Buin) parce que ses œuvres tardives souffrent d'une désinvolture alarmante, d'une presque schizophrénie littéraire. Les phrases (trop courtes) sont étrangement construites avec les points de suspension un peu partout (et surtout là où ils ne devraient pas être) et malgré le fait que l'on rentre quand même dans la tête de Céline, que c'est intéressant à lire par moments, le tout donne un résultat bâclé selon moi, même si Céline se donnait corps et âme pour les écrire. En tout cas, une chose est certaine, c'est qu'ils sont extrêmement difficiles à lire, contrairement à ses deux premiers.

 Céline aurait pu être l'écrivain d'un seul roman et il n'aurait quand même pas perdu de son lustre. Bien au contraire ! Voyage est le meilleur, bien que j'apprécie aussi celui-ci, étant donné qu'ici sa prose n'a pas perdu encore tout à fait de sa puissance. C'est cela le problème avec les romans subséquents de Céline. Sa puissance est fausse alors que les deux premiers, en plus de se lire plus facilement, ont une vraie puissance ! Ici, notre plaisir de lecture est intact si on le lit tout de suite après Voyage. Par contre, les thèmes abordés sont peut-être moins importants que son premier, notamment parce que ceux-ci gravitent autour du thème de l'enfance, de la jeunesse. Voyage au bout de la nuit l'amenait à parler de la guerre, des usines Ford américaines (la dénonciation du capitalisme) et du colonialisme. Dans Mort à Crédit, les thèmes abordés sont l'enfance et la souffrance. Ils servent de piliers, et à cela se greffent plusieurs autres thèmes, comme entre autres la violence, la saleté, la mort. Le personnage s'appelle Ferdinand, contrairement à Voyage, ce qui porte à croire que Céline voulait commencer à se rapprocher de ses romans (on reverra très peu Bardamu par la suite).

 Il était médecin des pauvres et le début de Mort à Crédit traite de cela pour revenir à son enfance assez rapidement. Il nous amène dans le Ferdinand plus âgé. En plus d'être le meilleur pour s'approcher de la prose "parlée", Céline est l'un des meilleurs pour écrire à la première personne du singulier : « Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste... Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m'ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde. Hier à huit heures Madame Bérenge, la concierge, est morte. Une grande tempête s'élève de la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble. C'était une douce et gentille fidèle amie. Demain on l'enterre rue des Saules. Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse. Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé : «Ne vous allongez pas surtout !... Restez assise dans votre lit ! » Je me méfiais. Et puis voilà... Et puis tant pis. Je n'ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde. Je vais leur écrire qu'elle est morte Madame Bérenge à ceux qui m'ont connu, qui l'ont connue. Où sont-ils ? Je voudrais que la tempête fasse encore bien plus de boucan, que les toits s'écroulent, que le printemps ne revienne plus, que notre maison disparaisse. Elle savait Madame Bérenge que tous les chagrins viennent dans les lettres. Je ne sais plus à qui écrire... Tous ces gens sont loin... Ils ont changé d'âme pour mieux trahir, mieux oublier, parler toujours d'autre chose... Vieille Madame Bérenge, son chien qui louche on le prendra , on l'emmènera...» Le titre laisse présager des ténèbres sans nom et encore une fois, c'est bien ce que nous offre Céline du début à la fin. Le titre peut laisser penser que nous ne pouvons même pas acheter notre mort comptant. Et naître, c'est acheter sa mort à crédit ! Le message est le suivant : vivre est tellement difficile que nous devons acheter la mort à crédit, difficilement. Je ne crois pas que les romans de Céline soient à classer dans un nihilisme abstrait et métaphysique, comme celui de Schopenhauer et surtout de Cioran. Ce n'est pas du nihilisme dont il est question ici mais bel et bien du pessimisme "vécu", de l'expérience, de la sueur, du sang. Il se rapproche, en ce sens, de la pièce Richard III de Shakespeare.

 L'éditeur avait présenté ce roman de cette façon :

 « Après Voyage au bout de la nuit, publié en 1932, Mort à Crédit, en 1936, est le deuxième grand roman de Céline, qui nous ramène au temps de son enfance : « Le siècle dernier je peux en parler, je l'ai vu finir... » Nous suivons d'un chapitre à l'autre les avatars du jeune Ferdinand aux prises avec son époque - la France et l'Angleterre d'avant 1914 - et son éducation - une suite d'expériences familiales, touristiques, scolaires, laborieuses, érotiques, etc. Ferdinand grandit au fond d'une impasse, entre une mère mercière et un père correspondancier qui s'empoisonnent littéralement l'existence et accablent leur fils unique de reproches amers et douloureux. Il ne trouve dans sa famille besogneuse et mesquine qu'une atmosphère étouffante, fébrile, odieuse, de laquelle deux personnalités seulement filtrent comme des rayons de soleil : celles de sa grand-mère Caroline et de son oncle Édouard qui le tire sans cesse d'embarras avec confiance et bonhomie. En sus de leur travail principal, ses parents se livrent à des besognes variées auxquelles Ferdinand doit participer, puis il fait son apprentissage comme garçon de courses, emballeur, représentant, ouvrier, secrétaire... Il y a aussi l'inoubliable séjour en Angleterre, au Meanwell College de Rochester. En l'épouse du directeur, Nora Merrywin, Ferdinand découvre « un sortilège de douceur ». Leurs relations s'achèvent sur quelques minutes de volupté aveugle, et sur l'étrange suicide de Nora. L'élève doit regagner Paris. Ici encore, l'oncle Édouard se montre providentiel. Il introduit Ferdinand chez Courtial des Pereires, une sorte de Léonard de Vinci de la fumisterie scientifique, qui d'abord subjugue son secrétaire-assistant-trésorier pour le décevoir ensuite comme tout le monde. Au service du directeur du «Genitron», Ferdinand connaît simultanément la gêne et la liberté, le labeur intense et le loisir, le vagabondage et l'instruction. Mais un scandale oblige l'aéronaute-inventeur-escroc à fuir la capitale pour faire oublier dans la banlieue, presque en province, où il ouvre un pensionnat, le « Familistère Rénové de la Race Nouvelle », et procède à des essais de cultures scientifiques par la « radio-tellurie ». La nouvelle aventure devient le drame ultime de Courtial, qui se tire un coup de fusil dans la tête. Ferdinand semble désormais refuser l'aide et l'hospitalité de son oncle et veut s'engager à l'armée : à la « reine des batailles » ? à la cavalerie ? parmi les « matafs » ? La suite de l'histoire apparaît dans d'autres livres, sous de nouveaux masques et déguisements. »

 Pour bien apprécier Céline (et surtout Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit), deux conditions s'imposent : avoir le français comme langue maternelle et avoir le temps de le relire plusieurs fois. Sinon, l'opinion du lecteur est de moindre valeur. Pour bien apprécier le langage parlé en prose, il faut avoir la langue française en soi, dans le corps, sous la peau. J'aime surnommer Voyage au bout de la nuit mon roman de l'infini parce que je peux le relire autant de fois que le temps me le permet, sans qu'il devienne ennuyeux. C'est même le contraire, il devient meilleur à chaque lecture. Je ne crois pas que Mort à Crédit m'apportera cela, encore moins Nord et D'un château l'autre. Trotski adorait Céline mais il le trouvait trop pessimiste pour lui, pour la gauche. Il disait que son constat anticapitaliste était le bon, mais qu'il n'offrait pas d'espoir. Quant à Céline, il se décrivait comme un anarchiste : « Je suis anarchiste jusqu'aux poils. Je l'ai toujours été et ne serai jamais rien d'autre. » Imre Kertesz disait que ce qu'il écrivait (lui, Kertesz) n'était pas du pessimisme, mais plutôt ce qu'il avait vécu. C'est un peu la même chose je pense pour Céline même s'il romance encore plus que Kertesz. Les romans de Céline sont toujours autobiographiques, mais il en rajoute beaucoup. Trotski faisait l'erreur, selon moi, de ramener trop férocement la littérature dans la réalité. Une oeuvre, même si elle puise dans la réalité, comme celle de Céline, peut rester indépendante, se suffire à elle-même. Céline est un grand écrivain, point à la ligne. Était-il trop ou pas assez pessimiste ? Peu importe, l'important c'est le texte. Mes quatre romanciers préférés du 20e siècle (à ce jour) sont : Beckett, Woolf, Nabokov et Bolano, et Céline est très proche d'eux et d'un point de vue objectif, je dois dire qu'il a sa place parmi ces quatre meilleurs. Il a changé la façon d'écrire des romans, et de ce que j'ai lu dans sa biographie, il en était parfaitement conscient. Il se disait supérieur à Sartre, à Camus, à Beckett. Au 20e siècle littéraire francophone, deux génies s'affrontent : Marcel Proust et Louis-Ferdinand Céline. Notamment parce qu'on ne peut trouver deux écrivains aussi différents. Charles Dantzig disait dans une radio québécoise que Céline n'était pas capable d'accomplir la moitié de ce que pouvait faire Marcel Proust. Bien qu'à l'époque j'étais d'accord avec cela, mon opinion a changé et je crois maintenant que Céline est de valeur égal à Proust, mais bien sûr, il est complètement différent.

 Pour terminer, voici deux citations qui donnent une bonne vue d'ensemble du style célinien. On aime ou pas son style, et cela m'a pris plusieurs années avant d'en devenir un véritable fanatique :

 « Le siècle dernier je peux en parler, je l'ai vu finir... Il est parti sur la route après Orly... Choisy-le-Roi... C'était du côté d'Armide où elle demeurait aux Rungis, la tante, l'aïeule de la famille... Elle parlait de quantité de choses dont personne se souvenait plus. On choisissait à l'automne un dimanche pour aller la voir, avant les mois les plus durs. On reviendrait plus qu'au printemps s'étonner qu'elle vive encore... Les souvenirs anciens c'est tenace... mais c'est cassant, c'est fragile... Je suis sûr toujours qu'on prenait le « tram » devant le Châtelet, la voiture à chevaux... On grimpait avec nos cousins sur les bancs de l'impériale. Mon père restait à la maison. Les cousins ils plaisantaient, ils disaients qu'on la retrouverait plus la tante Armide, aux Rungis. Qu'en ayant pas de bonne, et seule dans un pavillon elle se ferait sûrement assassiner qu'à cause des inondations on serait peut-être avertis trop tard... Comme ça on cahotait tout le long jusqu'à Choisy à travers des berges. Ça durait des heures. Ça me faisait prendre l'air. On devait revenir par le train. Arrivés au terminus fallait faire alors vinaigre ! Enjamber les gros pavés, ma mère me tirait par le bras pour que je la suive à la cadence... On rencontrait d'autres parents qui allaient voir aussi la vieille. Elle avait du mal ma mère avec son chignon, sa voilette, son canotier, ses épingles... Quand sa voilette était mouillée elle la mâchait d'énervement. Les avenues avant chez la tante c'était plein de marrons. Je pouvais pas m'en ramasser, on n'avait pas une minute... Plus loin que la route, c'est les arbres, les champs, le remblai, des mottes et puis la campagne... plus loin encore c'est les pays inconnus... la Chine... Et puis rien du tout. » 

 « Grand-mère, elle se rendait bien compte que j'avais besoin de m'amuser, que c'était pas sain de rester toujours dans la boutique. D'entendre mon père l'énergumène beugler ses sottises, ça lui donnait mal au cœur. Elle s'est acheté un petit chien pour que je puisse un peu me distraire en attendant les clients. J'ai voulu lui faire comme mon père. Je lui foutais des vaches coups de pompes quand on était seuls. Il partait gémir sous un meuble. Il se couchait pour demander pardon. Il faisait comme moi exactement. Ça me donnait pas de plaisir de le battre, l'embrasse je préférais ça encore. Je finissais par le peloter. Alors il bandait. Il venait avec nous partout, même au Cinéma, au Robert Houdin, en matinée du jeudi. Grand-mère me payait ça aussi. On restait trois séances de suite. C'était le même prix, un franc toutes les places, du silencieux cent pour cent, sans phrases, sans musique, sans lettres, juste le ronron du moulin. On y reviendra, on se fatigue de tout sauf de dormir et de rêvasser. Ça reviendra le « Voyage dans la Lune »... Je le connais encore par coeur. Souvent l'été y avait que nous deux, Caroline et moi dans la grande salle au premier. A la fin l'ouvreuse nous faisait signe qu'il fallait qu'on évacue. C'est moi qui les réveillais le chien et Grand-mère. On se grouillait ensuite à travers la foule, les boulevards et la cohue. A chaque coup nous avions du retard. On arrivait essoufflés. »

jeudi 21 juillet 2016

Quatrevingt-treize, Victor Hugo


Ma note: 8/10

 Voici la quatrième de couverture : 93 conclut le dialogue que Hugo a poursuivi toute sa vie avec la Révolution. 93, c'est la Convention, «assemblée qui a eu un duel avec la royauté comme Cromwell et un duel avec l'univers comme Annibal» et qui a «tranché le nœud gordien de l'histoire». Immense fresque épique, 93 est aussi l'histoire de trois hommes. Lantenac, l'homme du roi et de tout l'honneur de l'ancienne France. Cimourdain, le génie austère et implacable de la Révolution. Entre eux Gauvain, neveu de Lantenac et fils spirituel de Cimourdain, aristocrate passé au peuple, que Cimourdain fera guillotiner pour avoir permis la fuite de Lantenac et qu'il suit aussitôt dans la mort. «Au moment où la tête de Gauvain roulait dans le panier, Cimourdain se traversait le cœur d'une balle... Ces deux âmes s'envolèrent ensemble, l'ombre de l'une mêlée à la lumière de l'autre.»

 Comme introduction à ma chronique, voici ce que pense Harold Bloom de Victor Hugo : 

 « Confronted by the genius of Victor Hugo, a man who accurately believed himself to be Victor Hugo, a critic trying to apprehend genius hardly knows how or where to begin. Balzac's energetic assault upon literary immortality seems a rugged but auxiliary onrush when juxtaposed to Victor Hugo's, though Hugo, three years younger than Balzac, survived him by thirty-five years, so the comparison may be unjust. Given another third of a century, Balzac's Human Comedy would have at least doubled in size, so that we would have about one hundred and eighty linked novels, novellas, and stories. And yet Victor Hugo is virtually infinite : has anyone read all of him ? There are more than 155,000 lines of poetry, not counting verse dramas, and there are seven novels, twenty-one plays, and an astonishing amount of more-or-less fugitive prose, only now available. Hugo may have been the last of the universal authors, like Cervantes, Shakespeare, and Dickens. I can think of no twentieth-century equivalent and doubt that one will appear in the twenty-first century. Les Misérables, wich is to us a musical, was read by everyone in France who could read when it first appeared (1862). At seventy-one, I wonder what will not be made into a musical. Will we yet have Hamlet : A Musical or, still better, King Lear : A Musical Extravaganza ? Not that Victor Hugo would be other than delighted by his musical, since he wanted to touch as many fellow human beings (women in particular) as he could reach. »

 Comme Harold Bloom, je place la poésie de Hugo encore plus haut dans les sommets de l'esprit humain que ses romans (ceux-ci sont souvent classés dans le grotesque en littérature). Par contre, pour moi, sa contribution la plus importante au monde littéraire est son essai sur la littérature, qui m'a enchanté du début à la fin. Il porte le nom de William Shakespeare mais le titre du bouquin aurait pu ressembler à quelque chose de plus général, parce que ce texte renvoie surtout aux génies des lettres avec un fort penchant de Hugo pour Eschyle et Shakespeare. Dante et quelques autres en font aussi partie. De plus, Hugo semble insinuer qu'il fait partie lui-même de ce canon des lettres occidentales. Ainsi, j'en suis venu à voir les romans de Hugo comme quelque chose de presque secondaire, à tout le moins plus secondaire que son essai et sa poésie (celle-ci est "abondante"). Selon moi, Victor Hugo est le meilleur pour parler de littérature parce qu'il s'attarde au général et non aux détails. Contrairement à ce qui est enseigné dans les universités, je préfère les essais et les textes qui traitent de la littérature d'un point de vue globale, général, et qui ne se perdent pas inutilement dans les détails pendant des centaines de pages (les plus dignes descendants sur ce point sont Harold Bloom et George Steiner). Les commentateurs qui rentrent trop profondément dans les détails d'un texte (en expliquant des paragraphes, des phrases, sur de nombreuses pages) m'ennuient totalement.

 Contrairement à ce qu'on pourrait penser d'un premier abord, Hugo n'a pas beaucoup écrit de fiction basée sur des faits historiques. Ses romans comme Notre-dame de Paris et Les Misérables se déroulent dans des périodes fortes de l'histoire, mais ils ne sont pas complètement "historiques", ou très proche de l'histoire, la vraie, comme Quatrevingt-treize. Je crois que son style ne s'y prête guère. Même s'il est malgré tout un extraordinaire romancier, Victor Hugo est surtout un poète et cela se ressent dans sa prose romanesque. L'histoire avec un grand H n'est pas de la poésie et ainsi, il est périlleux de mélanger les deux. Je préfère lorsque les faits historiques servent d'arrière-plan comme dans Pastorale Américaine de Philip Roth. Globalement, Les Misérables sont un roman humaniste. On est quand même loin du roman historique en tant que tel. Même chose pour Notre-dame de Paris (gothique et grotesque), Les travailleurs de la mer (drame amoureux) et L'homme qui rit.

 Comme dans la plupart des romans historiques, Hugo commence ici par placer le décor, les dates, etc., avec l'incipit :

 « Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en Astillé. On n'était pas plus de trois cents, car le bataillon était décimé par cette rude guerre. C'était l'époque où, après l'Argonne, Jemmapes et Valmy, du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires, il restait vingt-sept hommes, du deuxième trente-trois, et du troisième cinquante-sept. Temps des luttes épiques. Les bataillons envoyés de Paris en Vendée comptaient neuf cent douze hommes. Chaque bataillon avait trois pièces de canon. Ils avaient été rapidement mis sur pied. Le 25 avril, Gohier étant ministre de la justice et Bouchotte étant ministre de la guerre, la section du BOn-Conseil avait proposé d'envoyer des bataillons de volontaires en Vendée ; le membre de la commune Lubin avait fait le rapport ; le 1er mai, Santerre était prêt à faire partir douze mille soldats, trente pièces de campagne et un bataillon de canonniers. Ces bataillons, faits si vite, furent si bien faits, qu'ils servent aujourd'hui de modèle ; c'est d'après leur mode de composition qu'on forme les compagnies de ligne ; ils ont changé l'ancienne proportion entre le nombre des soldats et le nombre des sous-officiers. Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre cette consigne : Point de grâce, point de quartier. A la fin de mai, sur les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts. »

 Quatrevingt-treize est le dernier roman de Hugo, publié en 1874, 11 ans avant sa mort (Les Misérables avaient quant à eux paru en 1862 et Bug Jargal, son premier roman, en 1818). Dans Quatrevingt-treize, le dernier d'une trilogie amorcé avec L'homme qui rit mais dont le second volume n'a jamais été écrit, nous retrouvons l'histoire de la fin de la Révolution française et comme son titre l'indique, il se passe dans les environs de l'année 1793. On y voit Gauvin et les révolutionnaires affronter les contre-révolutionnaires de Vendée, ceux-ci étant les royalistes voulant (bien sûr) conserver la monarchie. (On sait que Hugo était à droite dans sa jeunesse mais qu'il a rapidement bifurqué à gauche (républicain)). Ce n'est pas un roman historique "à thèse" où Hugo critiquerait la partie adverse, les monarchistes. Il est autant critique de la révolte, des révolutionnaires. Et un aspect intéressant de ce roman est la figure de Cimourdain, un personnage aveuglé par la révolution et qui ne conçoit pas la concession d'un seul pouce de terrain à l'ennemi. Même si les descriptions que l'on retrouve dans ce roman sont de loin inférieures à celles de Notre-dame de Paris, la force des personnages rivalise avec ses autres romans. Hugo est le roi pour la construction de personnages immortels comme Jean Valjean. Le génie "énergique" de Victor Hugo lui permet d'avoir beaucoup écrit et de maintenir une qualité d'écriture exceptionnelle. Et cela se ressent même lorsque le sujet traité nous intéresse moins. Il est probablement l'auteur que je lis qui a le meilleur vocabulaire. Selon George Steiner celui de Shakespeare est de plus de 20 000 mots différents alors que selon le même Steiner, Racine n'a besoin que d'un peu plus de 2000 mots. Je ne connais pas celui de Hugo mais je suis persuadé qu'il est de loin supérieur à cela.

 On peut voir dans la prochaine citation le croisement que l'on retrouve dans ce roman entre le style poétique de Hugo et le genre du roman historique :

 « Le bois de la Saudraie était tragique. C'était dans ce taillis que, dès le mois de novembre 1792, la guerre civile avait commencé ses crimes ; Mousqueton, le boiteux féroce, était sorti de ces épaisseurs funestes ; la quantité de meurtres qui s'étaient commis là faisait dresser les cheveux. Pas de lieu plus épouvantable. Les soldats s'y enfonçaient avec précaution. Tout était plein de fleurs ; on avait autour de soi une tremblante muraille de branches d'où tombait la charmante fraîcheur des feuilles ; des rayons de soleil trouaient ça et là ces ténèbres vertes ; à terre, le glaïeul, la flambe des marais, le narcisse des prés, la gênotte, cette petite fleur qui annonce le beau temps, le safran printanier, brodaient et passementaient un profond tapis de végétation où fourmillaient toutes les formes de la mousse, depuis celle qui ressemble à la chenille jusqu'à celle qui ressemble à l'étoile. Les soldats avançaient pas à pas, en silence, en écartant doucement les broussailles. Les oiseaux gazouillaient au-dessus des bayonnettes. »

 Kundera a déjà dit que Guerre et paix de Tolstoï était supérieur, d'un point de vue esthétique, aux Misérables, et qu'il ne comprenait pas pourquoi les grands lecteurs francophones préféraient Les Misérables, si ce n'est que pour l'importance sociale qu'ils reflétaient dans la société française. Je crois qu'il sous-entendait que Tolstoï était un meilleur romancier que Hugo. Personnellement, je ne suis pas prêt à dire qu'il est tellement supérieur à Hugo. Kundera n'a pas le français comme langue maternelle (même s'il écrit maintenant ses romans directement en français) et cela explique peut-être son opinion du grand Victor. Je suis incapable de détester un écrit de Victor Hugo. Il est trop gigantesque. Flaubert, qui lui vouait une grande admiration (il l'a déjà rencontré et lui regardait seulement les mains, il ne pouvait faire autre chose) l'appelait "Le grand crocodile". Cela lui va bien parce qu'il est véritablement le "monstre" littéraire qu'il faut avoir (tout) lu. Parmi les grands génies des lettres il est peut-être celui qui a écrit le plus, et ainsi, il est le parfait opposé de Flaubert, qui avait un génie complètement différent.

 Quatrevingt-treize n'est certainement pas le meilleur de Victor Hugo mais comme tout ce qu'il touche, le voyage est aussi intéressant que la destination. 

 Pour finir, on peut admirer encore une fois le style de Hugo avec ces deux passages : 

 « On vivait en public, on mangeait sur des tables dressées devant les portes, les femmes assises sur les perrons des églises faisaient de la charpie en chantant la Marseillaise, le parc Monceaux et le Luxembourg étaient des champs de manoeuvre, il y avait dans tous les carrefours des armureries en plein travail, on fabriquait des fusils sous les yeux des passants qui battaient des mains ; on n'entendait que ce mot dans toutes les bouches : Patience. Nous sommes en révolution. On souriait héroïquement. On allait au spectacle comme à Athènes pendant la guerre du Péloponèse ; on voyait affichés au coin des rues : Le Siège de Thionville. - La mère de famille sauvée des flammes. - Le Club ses Sans-Soucis. - L'Aînée des papesses Jeanne. - Les philosophes soldats. - L'Art d'aimer au village. - Les Allemands étaient aux portes ; le bruit courait que le roi de Prusse avait fait retenir des loges à l'Opéra. Tout était effrayant et personne n'était effrayé. La ténébreuse loi des suspects, qui est le crime de Merlin de Douai, faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les têtes. Un procureur, nommé Séran, dénoncé, attendait qu'on vînt l'arrêter, en robe de chambre et en pantoufles, et en jouant de la flûte à sa fenêtre. Personne ne semblait avoir le temps. Tout le monde se hâtait. Pas un chapeau qui n'eût une cocarde. Les femmes disaient : Nous sommes jolies sous le bonnet rouge. Paris semblait plein d'un déménagement. Les marchands de bric-à-brac étaient encombrés de couronnes, de mitres, de sceptres en bois doré et de fleurs de lys, défroques des maisons royales ; c'était la démolition de la monarchie qui passait. » 

 « Ces statues avaient pour piédestaux de simples dés, posés sur une longue corniche saillante qui faisait le tour de la salle et séparait le peuple de l'assemblée. Les spectateurs s'accoudaient à cette corniche. Le cadre de bois noir du placard des Droits de l'Homme montait jusqu'à la corniche et entamait le dessin de l'entablement, effraction de la ligne droite qui faisait murmurer Chabot. - C'est laid, disait-il à Vadier. Sur les têtes des statues, alternaient des couronnes de chêne et de laurier. Une draperie verte, où étaient peintes en vert plus foncé les mêmes couronnes, descendait à gros plis droits de la corniche de pourtour et tapissait tout le rez-de-chaussée de la salle occupée par l'assemblée. Au-dessus de cette draperie la muraille était blanche et froide. Dans cette muraille se creusaient, coupés comme à l'emporte-pièce, sans moulure ni rinceau, deux étages de tribunes publiques, les carrées en bas, les rondes en haut ; selon la règle, car Vitruve n'était pas détrôné, les archivoltes étaient superposées aux architraves. Il y avait dix tribune sur chacun des grands côtés de la salle, et à chacune des deux extrémités deux loges démesurées ; en tout vingt-quatre. Là s'entassaient les foules. Les spectateurs des tribunes inférieurs débordaient sur tous les plats-bords et se groupaient sur tous les reliefs de l'architecture. Une longue barre de fer, solidement scellée à hauteur d'appui, servait de garde-fou aux tribunes hautes, et garantissait les spectateurs contre la pression des cohues montant les escaliers. Une fois pourtant un homme fut précipité dans l'Assemblée, il tomba un peu sur Massieu, évêque de Beauvais, ne se tua pas, et dit : Tiens ! c'est donc bon à quelque chose, un évêque ! »

lundi 11 juillet 2016

Les cavaliers, Joseph Kessel


Ma note : 8,5/10

 Voici la présentation de l'éditeur : Kessel a situé en Afghanistan une des aventures les plus belles et les plus féroces qu'il nous ait contées. Les personnages atteignent une dimension épique : Ouroz et sa longue marche au bout de l'enfer... Le grand Toursène fidèle à sa légende de tchopendoz toujours victorieux... Mokkhi, le bon sais, au destin inversé par la haine et la découverte de la femme... Zéré qui dans l'humiliation efface les souillures d'une misère qui date de l'origine des temps... Et puis l'inoubliable Guardi Guedj, le conteur centenaire à qui son peuple a donné le plus beau des noms : «Aïeul de tout le monde»... Enfin, Jehol «le Cheval Fou», dont la présence tutélaire et «humaine» plane sur cette chanson de geste... Ils sont de chair les héros des Cavaliers, avec leurs sentiments abrupts et du mythe les anime et nourrit le roman.

 Dans la biographie de Flaubert de Michel Winock, on peut y lire que Flaubert considérait l'unité comme le bien ultime de la littérature :

 « [...] "quand j'écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. Cependant, voilà le péril. Lorsqu'on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l'effet facilement et en suivant leur pente naturelle), mais l'ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les lieux communs, les locutions banales". À ce travail sur la phrase s'ajoute l'impératif de la composition ; point de hasard ! Il trace des plans minutieux du roman à écrire, en quête de l'unité. "L'unité, l'unité, tout est là", explique-t-il à Louise Colet. Il a parlé d'un "mysticisme esthétique", et c'est bien en mystique de l'art, en "homme-plume" qu'il a vécu, en quête du Beau comme un saint, de l'extase divine. »

 Flaubert mettait un temps fou à écrire ses romans (5 ans à temps plein en moyenne) et c'est à peu près impossible que Kessel fasse la même chose parce que sa bibliographie est colossale. Par contre, je crois qu'il avait un souci impérieux de l'unité dont parle Flaubert dans la composition, parce que le résultat est probant à cet effet. Les Cavaliers forment un véritable "tout" et cet élément, très important en littérature, ne se fait pas avec Kessel aux dépens de la grandeur de l'histoire. Nous y reviendrons.

Joseph Kessel est né en Argentine même s'il est considéré comme un écrivain français. Il étudia en France, devient militaire et suite à cela, il commence un travail d'écrivain en touchant un peu à tout (notamment au journalisme). Il est né en 1898, il a donc 41 ans lorsque débute la Seconde Guerre mondiale et en hommage aux résistants, il publie L'armée des ombres en 1943. Il devient académicien à l'âge de 64 ans. Il meurt en 1979.

 C'est un lecteur de mon blogue qui m'avait recommandé Les Cavaliers. Et lorsqu'il l'a fait, ce qui est intéressant, c'est qu'il l'a comparé à Désert de Le Clézio en disant que celui de Kessel était meilleur et que Le Clézio avait écrit un roman trop semblable à celui de Kessel. Désert a paru en 1980, alors que Les Cavaliers datent de 1967. Le comité du Nobel avait donné le prix à Le Clézio en tant qu’« écrivain de nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante. » Et la question que je me posais en lisant Les Cavaliers c'est : Est-ce que Kessel est plus subtil que Le Clézio dans cette oeuvre ? Sa prose était-elle d'un plus haut niveau esthétique ? Son récit dépasse-t-il en tension celui de Le Clézio ? Je répondrai un peu plus loin mais disons que le roman de Le Clézio était somme toute assez simple. Aussi, il reposait sur une esthétique proche de la poésie alors que celui de Kessel est ancré dans le classicisme de la prose, il suit les codes que la prose a établis au fil des années de l'écriture romanesque. Les Cavaliers sont plus complexes, il y a plus de personnages importants et ces personnages ont des questionnements shakespeariens. En fait, pour ces deux romans, une chose est sûre, c'est que mon désir d'inconnu est parfaitement rassasié. Je lis pour me plonger dans ce que je ne connais pas et c'est pour cette raison, entre autres, que je lis très peu de romans québécois (je reçois plusieurs questions à ce sujet). Ces deux romans sont aussi des valeurs sûres même s'il est vrai que Le Clézio a écrit un roman très proche de celui de Kessel, treize années plus tard, (même si l'histoire est bien entendu différente de celle de son prédécesseur). Parmi les ressemblances entre ces deux romans, il y a le début, l'incipit. Voici celui de Kessel : « Les camions n'avançaient guère plus vite que les chameaux des caravanes et l'homme à cheval que le piéton. L'état de la chaussée les obligeait au même pas : on arrivait aux approches du Chibar, seule trouée dans le massif auguste et monstrueux de l'Hindou Kouch, par où, à 3500 mètres d'altitude, se faisait tout le trafic et tout le charroi entre l'Afghanistan du Sud et l'Afghanistan du Nord. D'un côté, la falaise en dents de scie. De l'autre, un vide sans fond. Des ornières énormes, des quartiers de roc éboulé coupaient la voie. Les côtes, les lacets, les tournants devenaient toujours plus raides, plus difficiles et dangereux à négocier. Pour les caravaniers, les muletiers, les bergers et leurs bêtes, la fatigue, certes, était grande à cause du froid intense et de l'air raréfié. De moins, collés comme des files de fourmis contre la paroi de la montagne, cheminaient-ils sans risque. Pas les camions. La route, souvent, était si mince qu'ils en occupaient toute la surface et que leurs roues, alors, le long de l'abîme, mordaient sur le bord ébréché, croulant. Une maladresse, une distraction du conducteur, une défaillance du moteur ou des freins menaçait de précipiter dans le gouffre les véhicules mal entretenus, décrépits avant l'âge. Leur fret, qui dépassait toujours et de beaucoup les normes permises, les rendait encore moins maniables sur les pentes abruptes. Et l'excès des colis, caisses, couffins, sacs et ballots n'était pas la seule ni la pire surcharge. »

 Les Cavaliers, aux dires de plusieurs, sont sans contredit le chef-d'oeuvre romanesque de Joseph Kessel. Dans le prologue, Guardi Guerdj, un des personnages, nous permet de commencer à admirer la force du roman. Le cadre est l’Afghanistan. Un des chevaux, Jehol, est sans aucun doute l'un des plus importants personnages. Dès le début on assiste au même mouvement "vers l'avant" que Désert de Le Clézio et comme ce dernier, le paysage est ancré dans un décor sablonneux, un décor du sud. C'est l’Afghanistan : « Au-delà du paysage d'astre mort, son regard intérieur découvrait des vallées enchantées, des villes tumultueuses, de brûlants déserts, des steppes immenses. Et c'était l'Afghanistan. Il en connaissait toutes les provinces et les pistes et les sentes. Il avait cheminé le long de toutes ses frontières : la persane et la russe, la tibétaine et l'hindoue. A chaque instant il pouvait tirer ces images de sa mémoire. Vivre, pour lui, était maintenant se rappeler. Et il faisait tourner ses souvenirs selon la rose des vents. » Et plus loin dans le roman, nous pouvons encore bien admirer ce décor du sud : « On trouvait la halte de l'autre côté du col, en contrebas, sur le premier palier du versant Nord. C'était une vaste table rocheuse, murée à l'ouest par la montagne, coupée à l'est par une gorge où grondait un torrent. En cet endroit prédestiné, faisaient étape tous les convois qui assuraient les échanges entre les deux moitiés de l'Afghanistan, que séparait l'Hindou Kouch. Il y avait toujours là des dizaines de véhicules à l'arrêt, dans chaque sens. Ceux qui venaient du sud étaient rangés le long du torrent, les autres, contre le roc. Sur les deux côtés de la plate-forme s'étirait une très longue file d'auberges rudimentaires. Parce que l'on y consommait principalement du thé, noir ou vert, elles portaient le nom de Tchaïkhanas. Les bâtisses en torchis ne contenaient, à l'intérieur, qu'une pièce obscure. Dehors, il y avait une terrasse sous auvent. C'était là que se rassemblaient les voyageurs. Le froid y était plus vif et la bise plus cruelle. Mais quel homme dans son bon sens eût voulu, pour si peu, renoncer à un spectacle comme celui que donnaient l'arrivée des camions, le débarquement des passagers, les retrouvailles des amis qui voyageaient en sens inverse. Où, dans tout l'Afghanistan, sinon à la halte du Chibar, pouvait-on voir réunis dans un espace si restreint des hommes de Kaboul [...] »

 Il est difficile, voire impossible, de dégager l'intrigue principale de ce roman. Disons qu'elle tourne autour de Ouroz, fils d'un grand homme, qui participera à un bouzkachi (jeu traditionnel afghan) à Kaboul devant le roi. Toursène, le père de Ouroz, donnera le meilleur cheval à son fils. Et ce cheval est nul autre que Jehol, le "cheval fou". Mais l'histoire se transformera en une sorte d'épopée et Ouroz fera tout pour éviter le déshonneur d'un père trop grand pour lui. Le roman devient intrinsèquement le destin d'Ouroz, son voyage, malgré ses blessures et ses souffrances, tant extérieurs qu'intérieurs.

 Ce roman est aussi assez mystérieux. Dès le début, en plus de prendre conscience de l'ampleur de la chose littéraire qui nous attend, en plus de cet émerveillement, il y a une dose de mystère qui transperce dans cette prose toujours éblouissante : « Quel âge avait le vieillard émacié, creusé, parcheminé à l'extrême et sur qui tombait en grands plis lâches une houppelande sans forme, de la même couleur que la haute branche noueuse à laquelle il s'appuyait ? Personne au monde ne le savait. Son origine, sa tribu ? On ne pouvait affirmer que ceci: il n'était pas de sang mongol. Pour le reste, il pouvait aussi bien venir des sables du Saïstan, des marches de la Perse, du seuil de l'Inde ou du Beloutchistan sauvage... Il pouvait être Hazara, Pachtou, Tadjik, Nouristani. Ses traits étaient si desséchés, délavés, effacés par le temps que les signes de la race et les marques du sang ne pouvaient plus d'y lire. Et il parlait la langue, les dialectes, les idiomes de toutes les provinces. Il n'était pas derviche, ni gourou, ni chamane. Pourtant, comme ces initiés, il allait par les routes, chemins, pistes et sentiers de la grande terre afghane. Il avait suivi ses vallées où bouillonnent et chantent les cours glacés des rivières. Il connaissait les berges de l'Amou Daria. Il avait touché les neiges éternelles du Pamir au fond de cette entaille qui affleure le Toit du Monde, où, sans les yaks velus, l'homme ne pourrait pas survivre. Et le sol des brûlants déserts avait calciné ses pieds nus. Depuis quand marchait-il ? Autant le demander à ses empreintes effacées. Quelle force le conduisait ? Quel rêve ? La sagesse ? La fantaisie ? Une inquiétude éternelle ? La soif insatiable de savoir ? Il arrivait, s'en allait, reparaissait des années plus tard. A chacune de ses haltes, il faisait un nouveau récit merveilleux. D'où puisait-il sa science ? On ne l'avait jamais vu lire. Pourtant, des événements et des hommes qui, pendant les siècles et les siècles, avaient marqué les monts, les passes et les steppes d'Afghanistan, il semblait avoir gardé la mémoire. Il parlait de Zarathoustra comme s'il avait été son disciple, d'Iskander, comme s'il l'avait suivi de conquête en conquête, de Balkh, la mère des villes, comme s'il en avait été citoyen, et des carnages de Gengis Khan, comme s'il avait été trempé dans le sang des peuples massacrés et enseveli sous les cendres et les ruines des forteresses. »

 Les Cavaliers sont un roman qui nous sort de notre zone de confort et qui permet à un lecteur occidental de découvrir, grâce à un écrivain qui s'y connaît, un écrivain aventureux, (et qui plus est, occidental), un pays qui nous est à toute fin pratique inconnu. Ce roman, selon moi, est à placer parmi ceux qui parviennent le mieux à réunir sous un même toit un récit époustouflant, grandiose, avec un style d'une grande qualité esthétique. En le lisant, on se croirait réellement transporté en Afghanistan pour suivre les aventures d'Ouroz et de Toursène. Comme pour Désert de Le Clézio, les références à la terre, à la chaleur, sont omniprésentes. En plus de Désert, il y aurait des comparaisons à faire avec Le grand passage de Cormac McCarthy. Pour écrire ces trois romans, l'on doit impérativement avoir une belle plume (et ces trois livres sont réussis sur ce point) et savoir la placer au service d'une histoire quand même intéressante. Et pour ce dernier point en particulier, Les Cavaliers ont nettement l'avantage sur les deux autres, et surtout sur Désert. Kessel n'atteint peut-être pas l'extrême beauté poétique de Désert (et du Grand passage), mais l'histoire des Cavaliers est tellement plus grandiose et épique et originale que Désert, qu'il a réussi à me convaincre de son excellence, de sa "totalité" littéraire qu'il réunit en lui-même. C'est pour cela, entre autres, que j'ai repensé à la citation de Flaubert sur l'unité en lisant Les Cavaliers. Ce roman semble faire l'unanimité des grands lecteurs et ce n'est pas pour rien. C'est déjà un classique. 

 En terminant, il est possible d'admirer la beauté de la prose de Kessel avec cette seule citation : 

 « L'état où les images avaient leur propre volonté, leur propre vie, au-delà, en dehors de la raison et, dans le même temps, étaient par elle approuvées, où rêve et réel avaient le même sens, les mêmes lois, cet état magique, Ouroz ne le connaissait plus. Il était lucide. S'il ne faisait pas un mouvement, si, malgré la soif qui lui enflammait jusqu'à la brûlure bouche et gorge, il n'appelait point pour avoir du thé, c'est qu'il redoutait de porter la moindre atteinte à la quiétude lisse, moelleuse, comme tissée d'une soie au grain précieux dont jouissait et son corps et son esprit. On n'entendait plus les chiens. Le silence avait le goût du soleil qui, à présent, inondait l'alcôve de roc. Sa chaleur et sa lumière empêchaient de savoir si le feu brûlait encore. Guardi Guej jeta dans le foyer une pincée de touffes sèches. Il y eut un léger crépitement. Pour parler au vieillard, il ne fallait ni bouger ni relever les paupières. »